Lettre à mon corps vieux #5 – Alice Devès
Co-fondatrice du média Petite Mu, Alice Devès place au cœur de son engagement la parole de ceux qu’on rend invisibles.
Pour cette cinquième Lettre à mon corps vieux, elle nous offre un texte d’une lucidité douce : celui d’une jeune femme qui, ayant appris très tôt à composer avec les limites du corps, regarde le vieillissement avec une sérénité singulière.
Alice Devès
Co-fondatrice du média Petite Mue
En 2022, après avoir appris qu’elle souffrait d’une sclérose en plaques, Alice Devès co-crée Petite Mu, le premier média dédié aux handicaps invisibles. Au travers de conférences, podcasts, BD et autres supports elle brise les tabous et sensibilise une communauté de plus de 124 000 abonnés sur Instagram. En 2024, Alice figure parmi le « Top 35 Jeunes Leaders Positifs » du magazine Les Échos.
Aujourd’hui, sa lettre entre en résonance avec ce que Miroir Miroir cherche à faire sur scène : changer le regard. Rappeler que vivre, ce n’est pas avoir un corps qui nous obéit toujours, c’est apprendre à avancer avec le corps que l’on a.
» J’ai dû apprendre à composer avec toi bien avant que tu ne sois vieux. «
À toi, mon corps vieux,
Je ne sais pas encore à quoi tu ressembleras.
Je ne sais pas si mes gestes seront plus lents, si mes jambes me porteront moins loin, si mon visage racontera toutes les années traversées. Je ne sais pas quelles nouvelles limites tu m’imposeras.
Mais contrairement à ce que l’on pourrait croire, je n’ai pas vraiment peur de te rencontrer.
Parce que les limites du corps, je n’ai pas attendu de vieillir pour les connaître.
Lorsque l’on est jeune et que l’on vit avec plusieurs maladies chroniques, comme moi avec la sclérose en plaques et la maladie de Basedow, le rapport au corps devient différent très tôt.
On comprend plus jeune que les choses ne se passent pas toujours comme prévu. Que l’envie et la volonté ne suffisent pas forcément. Qu’il faut parfois ralentir quand on voudrait continuer, renoncer quand on aurait préféré insister, écouter son corps quand tout autour de nous semble nous demander de l’oublier.
J’ai dû apprendre à composer avec toi bien avant que tu ne sois vieux.
Et peut-être que, paradoxalement, cela me prépare à t’accueillir.
Au fil des années, j’ai compris qu’accepter une limite ne signifie pas forcément abandonner. C’est parfois simplement chercher un autre chemin.
Adapter son quotidien. Faire autrement. Modifier ses habitudes. Accepter que certaines choses ne soient plus possibles de la même manière, sans considérer pour autant que tout est terminé.
Alors vieillir ne m’effraie pas autant que cela aurait peut-être pu m’effrayer.
Je sais que certaines portes se fermeront. Je sais qu’il y aura probablement des choses auxquelles je devrai renoncer. Mais je sais aussi quelque chose que la maladie m’a appris très tôt : derrière une limite peut apparaître une possibilité que l’on n’avait jamais imaginée.
Finalement, toi et moi, nous nous connaissons déjà un peu.
Depuis longtemps, tu m’apprends que vivre, ce n’est pas avoir un corps qui nous obéit toujours.
C’est apprendre à avancer avec le corps que l’on a.
