Lettre à mon corps vieux #6 – Valérie Ranson Enguiale et Gabriel Le Bomin
Pour cette dernière lettre, deux voix se répondent. Valérie Ranson-Enguiale et Gabriel Le Bomin ont chacun écrit à leur corps. Deux textes qu’ils imaginaient réunir en un seul, et qu’ils ont finalement choisi de laisser côte à côte.
Chacun avance à sa manière vers un même mouvement : le corps comme transformation perpétuelle, de la cellule au grand âge. Valérie regarde vieillir celles et ceux qu’elle aime, apprend à ralentir et à porter sur ce corps un regard de tendresse. Gabriel nomme ce qui se transforme, et y devine la chance d’une vie longue et pleine. Deux regards, une même lucidité douce, posée sur ce que le temps dépose en nous.
A propos de ce duo…
Scénaristes et réalisateurs, Valérie Ranson-Enguiale et Gabriel Le Bomin sont les artisans de récits historiques où l’archivage rencontre la fiction. Leurs collaborations, comme De Gaulle (2020) ou Le Procès de Maurice Papon (2025), transforment l’Histoire en expériences immersives, alliant profondeur documentaire et émotion cinématographique.
» La vieillesse arrive comme une nouvelle façon d’être. «
« Qu’est-ce que vieillir ? C’est une réalité physique, une douleur inattendue que l’on force et surpasse, c’est la vue qui baisse et un souffle court qui retient notre élan. Ce corps qui se rappelle à vous… Ce vieillissement du corps n’est-il pas un rendez-vous de plus, dicté par le cycle de notre vie : la naissance, l’adolescence, la grossesse… Le corps n’a jamais cessé d’évoluer et de se modifier. La vieillesse arrive alors comme une nouvelle façon d’être qui s’installe, un soin plus attentif à porter à soi. Le moment d’y penser, telle une étape nouvelle chargée de promesses plus ou moins glorieuses qu’il faut embrasser avec lucidité et courage tant la fuite est vaine.
Jusqu’alors mon corps s’adaptait, luttait contre la maladie, surpassait les épreuves. Le sommeil, la fièvre ou la faim n’avaient guère d’importance… Corps patient et résiliant, au service de la volonté. La mobilisation de l’esprit, la force mentale, la supériorité cérébrale suffisaient à vaincre les vicissitudes d’une enveloppe charnelle. Quelle arrogante illusion !
Alors je pense à vous, mes chers vieux parents, mes tendres amis âgés… Je ne peux que constater ce dos qui se voûte dangereusement, ces tremblements irrépressibles, cette désorientation dans la rue… Vous pestez contre votre impuissance, votre fragilité et votre incohérence.
Cependant, je refuse de vous réduire au chiffre qu’est votre âge et à ces maux physiques. Je refuse d’escamoter ce que vous êtes : votre esprit, votre culture, vos goûts, votre dignité, votre tendresse, vos espoirs, votre coquetterie…
Vous me forcez à ralentir, à me recentrer sur nos relations, à prendre soin de vous, à prendre le temps de vous accompagner… Votre vieillesse me rappelle le poids du corps, ce corps qu’il faut un peu aimer, qui ne fait qu’un avec la tête, ce corps que nous ne pouvons regarder qu’avec bienveillance et tolérance pour trouver l’harmonie et rester humaine. »
– Valérie Ranson Enguiale
» Nous ne sommes que changements perpétuels. «
« Avant de vieillir, on avance en âge. Cela peut produire un sentiment positif. Celui de mieux se connaitre, de mieux comprendre les autres, d’être en pleine possession de ses idées et de ses actes. Celui d’avoir du recul et peut-être un jour de la sagesse. J’ai toujours été intrigué par l’expression « il vieillit bien ». Cela signifie-t-il qu’il ne change pas, qu’il s’améliore ou qu’il conserve un peu de jeunesse ?
Puis, à un stade différent pour chacun, vieillir signifie perdre. Perdre petit à petit. Perdre insidieusement. Perdre ses capacités, ses cheveux, la tonicité de sa voix, l’éclat de sa peau, l’allure de son pas, perdre sa silhouette, son visage, perdre la mémoire, perdre la parole…
La vieillesse rend visible la fragilité qui nous structure.
En a-t-on pleinement conscience ou bien est-ce le regard des autres qui nous le révèle ?
Cette fois c’est l’expression « il a pris un coup de vieux » qui me vient à l’esprit. Elle tombe comme un couperet avec aucune possibilité de chemin retour. Elle exclut celui qui a pris le fameux « coup », elle le place dans une marge redoutée de tous.
Et pourtant vieillir signifie qu’on a plutôt eu de la chance, celle d’avoir une vie longue et pleine. La vieillesse est l’ultime transformation. De la cellule à l’embryon, du bébé à l’adolescent, de l’adulte au vieillard nous ne sommes que changements perpétuels, mutation de notre corps, de notre esprit, évolution de nos traits, tout en restant incroyablement unitaire. A l’image de tout le vivant. En mouvement. »
– Gabriel Le Bomin
