Lettre à mon corps vieux #2 – Delphine de Vigan

Delphine de Vigan est romancière, scénariste et réalisatrice. Une voix qui sait dire les liens fragiles, les silences habités, les gestes qui portent plus loin que les mots.

Pour cette deuxième lettre, elle offre un extrait de son roman Les Gratitudes. Un cadeau. Elle y saisit ce qui demeure quand les années passent : le besoin de contact, la mémoire des sensations, la force des gestes simples, le souvenir du mouvement et de la danse. Sous sa plume, le corps garde en lui une histoire vivante faite de rencontres, d’émotions, d’élans et de présences qui continuent de nous accompagner.

 

Delphine de Vigan

Delphine DE VIGAN

Romancière, scénariste et réalisatrice

Depuis plus de vingt ans, Delphine de Vigan explore dans ses romans les liens familiaux, la mémoire et la part intime de chacun. Autrice de nombreux ouvrages traduits dans le monde entier, parmi lesquels on compte No et Moi ou encore D’après Une Histoire Vraie, elle prolonge aujourd’hui son écriture à l’écran, comme scénariste et réalisatrice. Elle porte une parole sensible, attentive aux fragilités et aux silences, au croisement de la fiction et du réel.

Ces mots résonnent profondément avec l’intention de Miroir Miroir un projet qui invite à porter un regard sensible, libre et profondément poétique sur l’avancée en âge.

Merci à Delphine de Vigan pour cette contribution généreuse à notre aventure collective.

Extrait de Les Gratitudes, de Delphine de Vigan, publié avec l’aimable autorisation de l’autrice. 

« Quand je vais rendre visite à Michka, j’observe les résidentes. Les très très vieilles, les moyennement vieilles, les pas si vieilles, et parfois j’ai envie de leur demander : est-ce que quelqu’un vous caresse encore ? Est-ce que quelqu’un vous prend dans ses bras ? Depuis combien de temps une autre peau n’est pas entrée en contact avec la vôtre ?

Quand je m’imagine vieille, vraiment vieille, quand j’essaie de me projeter dans quarante ou cinquante ans, ce qui me paraît le plus douloureux, le plus insoutenable, c’est l’idée que plus personne ne me touche. La disparition progressive ou brutale du contact physique.

Peut-être que le besoin n’est plus le même, que le corps se rétracte, se recroqueville, s’engourdit comme lors d’un long jeûne. Ou peut-être qu’au contraire il crie famine, un cri muet, insoutenable, que plus personne ne veut entendre.
Quand Michk’ s’avance vers moi de son pas chancelant, mal équilibré, j’aimerais la serrer contre moi, lui insuffler quelque chose de ma force, de mon énergie. Mais je m’arrête avant de la prendre dans mes bras. Une pudeur, sans doute. Et la peur de lui faire mal.

Elle est devenue si frêle.

Quand je serai vieille, je m’allongerai sur mon lit ou me calerai les reins dans un fauteuil et j’écouterai la musique que j’écoute aujourd’hui, celle qui passe à la radio ou dans les boîtes de nuit. Je fermerai les yeux pour retrouver la sensation de mon corps en train de danser. Mon corps délié, souple, obéissant, mon corps au milieu des autres corps, mon corps affranchi de tout regard, quand je danse seule au milieu de mon salon. Quand je serai vieille, je passerai des heures ainsi, attentive à chaque son, à chaque note, à chaque impulsion. Oui, je fermerai les yeux et je me projetterai mentalement dans la danse, dans la transe, je retrouverai un à un les mouvements, les ruptures, et mon corps épousera de nouveau le rythme, la mesure, au plus près de sa pulsation. »